Krishnamurti: La crise actuelle

    Soumis par Zero Gravity le mar 06/11/2018 - 14:48
    Krishnamurti

    Un dialogue avec Krisnamurti datant du 15 juillet 1948... à Bombay. Il a été republié très judicieusement ce 27 octobre 2018 dans l'excellente revue "3ème Millénaire". Tellement d'actualité!

    Question : Vous dites que la crise actuelle est sans précédent. De quelle façon est-elle exceptionnelle?

    Krishnamurti : Il n’y a que moi qui pense ici, et vous autres, vous ne faites qu’écouter. Ce n’est pas de chance. Monsieur, il y a le danger, dans toutes ces réunions, que vous deveniez un simple auditoire et moi la personne qui parle en public. C’est cela qui s’est produit dans le monde. Vous allez tous à des parties de football ou de cricket ou au cinéma. Ce sont d’autres qui agissent, d’autres qui jouent, mais jamais vous. Vous êtes devenus stériles – c’est pour cela que vous avez tant de problèmes destructeurs qui rongent vos cœurs. Donc, je vous en prie – si je puis vous le suggérer – ne devenez pas ici une audience ; ce serait vraiment malheureux et cela n’aurait aucun sens. Il est si facile d’écouter parler quelqu’un, si facile de lire des livres que d’autres ont écrit ; mais s’il n’y avait pas de livres, s’il n’y avait pas de prédicateurs, vous seriez obligés de réfléchir à vos propres problèmes et alors vous seriez créateurs, n’est-ce pas? Et c’est ce que nous essayons de faire ici. Je n’ai, heureusement, pas lu de livres, de textes sacrés ; mais vous, oui ; malheureusement vos esprits sont farcis d’idées appartenant à autrui – et c’est là votre difficulté. Votre difficulté est que vous n’êtes pas en train de penser, ou vous pensez à travers des formules et des idées émises par d’autres que vous, des dires, des citations. Donc, en fait, vous ne pensez pas du tout. Ces causeries n’auront absolument aucune portée si vous devenez de simples observateurs, des auditeurs ; car vous vous apercevrez que je ne donne aucune réponse à aucun problème. Cela serait trop facile, cela serait trop stupide, de dire oui ou non au sujet d’une question quelconque. Mais, si nous pensons ensemble un problème jusqu’au bout, avec aisance, sainement, sans être ancrés à aucun préjugé, nous découvrirons la signification du problème ; et il y aura alors un bonheur créateur dans la recherche. Monsieur, cette recherche même est dévotion – non pas à une image, à une idée: il y a dévotion dans la recherche même du problème et de son sens. Il y a une joie, il y a une extase créatrice à trouver ce qui est vrai ; mais si nous ne faisons qu’écouter, les mots ont très peu de sens. Le mot n’est pas la chose ; pour trouver la chose, vous devez aller au-delà des mots.

    N’est-il pas évident que la crise présente est exceptionnelle? Non pas parce que je le dis – je dirai beaucoup de choses, mais cela ne sera pas vrai si vous ne faites que les répéter. La propagande est un mensonge, la répétition est un mensonge. Manifestement, la crise actuelle dans le monde entier est exceptionnelle, sans précédent. Il y a eu des crises de types différents à différentes périodes au cours de l’Histoire, sociales, nationales, politiques. Les crises vont et viennent ; des reculs économiques, des dépressions surviennent, subissent des modifications et continuent sous une forme différente. Nous connaissons cela, ce processus nous est familier. Mais la crise actuelle n’est-elle pas différente? Elle est différente, tout d’abord, parce que nous avons affaire non pas à un problème d’argent, à des choses tangibles, mais à des idées. La crise est exceptionnelle parce qu’elle est dans le champ de la représentation des choses dans l’esprit. Nous nous querellons sur des idées, nous justifions l’assassinat ; dans ce pays, comme partout dans le monde, nous justifions l’assassinat comme moyen vers une fin de justice et d’équité, ce qui, en soi, est sans précédent. Avant, le mal était reconnu comme étant le mal, le meurtre était reconnu comme étant un meurtre ; mais maintenant le meurtre est un moyen pour atteindre un résultat noble. Le meurtre d’une personne ou d’un groupe de personnes, est justifié parce que l’assassin, ou le groupe que l’assassin représente, le justifie comme moyen pour atteindre un résultat qui sera bienfaisant pour l’homme. En somme, nous sacrifions le présent au futur – et les moyens que nous employons à cet effet importent peu, tant que notre but déclaré est un résultat dont nous disons qu’il sera bienfaisant pour l’homme. L’implication est que des moyens erronés produiront une fin juste et vous justifiez les mauvais moyens par des systèmes d’idées. Dans les différentes crises qui ont eu lieu précédemment, le facteur principal était l’exploitation des choses ou de l’homme ; mais c’est maintenant l’exploitation des idées, qui est bien plus pernicieuse, bien plus dangereuse, parce que l’exploitation des idées est si dévastatrice, si destructive. Nous avons appris maintenant combien puissante est la propagande, et c’est là une des plus grandes calamités qui puissent arriver: l’emploi des idées comme moyen pour transformer l’homme. Il est évident que c’est cela qui se produit dans le monde aujourd’hui. L’homme n’est pas important – les systèmes, les idées sont devenus importants. L’homme n’a plus aucune importance. Nous pouvons détruire des millions d’hommes tant que nous parvenons à un résultat, et le résultat est justifié par des idées. Nous avons une magnifique structure d’idées pour justifier le mal ; et cela est certainement sans précédent. Le mal est le mal ; il ne peut pas engendrer le bien. La guerre n’est pas un moyen vers la paix. La guerre peut apporter des avantages secondaires, comme plus d’avions perfectionnés, mais elle n’apportera pas la paix aux hommes. La guerre est justifiée intellectuellement comme moyen d’instaurer la paix et lorsque l’intellect a la primauté dans la vie humaine, il provoque une crise sans précédent.

    Il y a d’autres causes aussi qui indiquent une crise sans précédent. L’une d’elles est l’importance extraordinaire que l’homme accorde aux valeurs sensorielles, à la propriété, au nom, à la caste et au pays, à l’étiquette particulière que vous portez. Vous êtes soit un Musulman, soit un Hindou, un Chrétien ou un Communiste. Le nom et la propriété, la caste et le pays sont devenus d’une importance prédominante, ce qui veut dire que l’homme est pris dans des valeurs sensorielles, dans la valeur des choses, des choses faites par l’esprit ou par la main. Les choses faites par la main ou par l’esprit sont devenues si importantes, que nous sommes en train de nous tuer, de nous détruire, de nous égorger, de nous liquider les uns les autres, à cause d’elles. Nous nous approchons ainsi du bord du précipice ; chaque action nous y mène, chaque action politique, économique, nous conduit inévitablement au précipice, nous entraînant dans cet abîme de chaos et de confusion. Ainsi la crise est sans précédent et exige une action sans précédent. Franchir cette crise, en sortir, exige une action intemporelle, une action non basée sur une idée, sur un système ; car toute action qui est basée sur un système, sur une idée, conduit inévitablement à une frustration. Une telle action ne peut que nous ramener à l’abîme par un autre chemin. Donc, comme la crise est sans précédent, il faut aussi une action sans précédent, ce qui veut dire que la régénérescence de l’individu doit être instantanée et non un processus du temps. Elle doit avoir lieu maintenant, non demain ; car demain est un processus de désintégration. Si je songe à me transformer demain, j’invite la confusion, je suis encore dans le champ de la destruction. Et est-il possible de changer maintenant? Est-il possible de se transformer soi-même dans l’immédiat, dans le maintenant? Je dis oui. Pour faire cela, pour se transformer immédiatement, maintenant, il faut suivre de près tout ce que je suis en train de dire, parce que la compréhension est toujours dans le présent, pas dans l’avenir. J’ai déjà un peu parlé de cela, et nous en discuterons à mesure que nous avancerons, au cours des nombreux dimanches à venir.

    Le point est que, étant donné que la crise a un caractère exceptionnel, pour l’aborder, il faut une révolution de la pensée ; et cette révolution ne peut pas se produire par l’intermédiaire d’autrui, ou de quelque ouvrage, ou de quelque organisation. Elle doit venir par nous, par chacun de nous. Alors seulement pourrons-nous créer une nouvelle société, une nouvelle structure éloignée de cette horreur, éloignée de ces forces extraordinairement destructrices qui sont en train de s’accumuler, de s’emplir ; et cette transformation ne survient que lorsque vous, en tant qu’individu, commencez à être conscient de vous-même en chaque pensée, action et sentiment.