Krishnamurti: Trouver l'indicible

    Soumis par Zero Gravity le mar 06/11/2018 - 14:48
    Krishnamurti

    Un dialogue avec Krisnamurti datant du 15 juillet 1948... à Bombay. Il a été republié très judicieusement ce 27 octobre 2018 dans l'excellente revue "3ème Millénaire".

    Question : N’y a-t-il pas des gourous parfaits, qui n’ont rien pour l’homme avide de sécurité éternelle, mais qui guident, visiblement ou invisiblement, un cœur aimant?

    Krishnamurti : Cette question: « A-t-on besoin d’un gourou?» est posée maintes et maintes fois sous des formes différentes. Messieurs, la grande majorité d’entre vous a des gourous, et c’est une des choses les plus extraordinaires ici. Donc, pour ce soir au moins, mettez-les de côté, et enquêtons dans le problème. Vous me demandez: « Est-ce qu’un cœur aimant a besoin d’un guide? » Comprenez-vous? Un cœur aimant n’a certes besoin d’aucun guide, car l’amour lui-même est le réel, l’éternel. Un cœur aimant est généreux, charitable, sans réserve, il ne retient rien pour lui, et un tel cœur connaît le réel ; il connaît cela qui est sans commencement et sans fin. Mais, pour la plupart, nous n’avons pas un tel cœur. Nos cœurs sont secs, vides, faisant beaucoup de bruit. Nos cœurs sont remplis des choses de l’esprit. Et comme nos cœurs sont vides, nous allons chez quelqu’un nous les faire remplir. Nous allons chez quelqu’un, à la recherche de cette éternelle sécurité que nous appelons Dieu ; nous allons chez quelqu’un pour trouver cette satisfaction permanente que nous appelons la réalité. Parce que nos cœurs sont secs, nous allons à la recherche d’un gourou qui les remplira. Et est-il possible qu’une personne quelle qu’elle soit – visible ou invisible – vous remplisse le cœur? Vos gourous vous donnent des disciplines, des pratiques ; ils ne vous disent pas comment penser, mais plutôt quoi penser. Et qu’arrive-t-il? Vous vous entraînez, vous méditez, vous vous disciplinez, vous vous conformez et pourtant votre cœur demeure insensible, vide et sans amour ; vous vous disciplinez vous-même et vous tyrannisez votre famille. Pensez-vous qu’en méditant, qu’en vous disciplinant, vous connaîtrez l’amour? Monsieur, sans amour, vous ne pouvez pas trouver la réalité, n’est-ce pas? Si vous n’êtes pas tendre, délicat, respectueux envers autrui, comment pensez-vous connaître le réel? Et peut-on vous apprendre à aimer? L’amour n’est certes pas une technique. Au moyen d’une technique, vous ne pouvez pas le connaître. Vous pourrez apprendre à connaître n’importe quoi, mais pas l’amour. Donc, vous ne pouvez jamais connaître la réalité au moyen d’une discipline, d’une pratique, d’un conformisme ; car le conformisme, la discipline, les pratiques sont des répétitions qui émoussent l’esprit, congèlent le cœur – et c’est cela que vous voulez. Vous voulez abrutir votre esprit, parce que votre esprit est agité, errant, actif, toujours en lutte ; et, ne comprenant pas cet esprit qui n’arrête jamais, vous voulez l’étouffer, vous voulez le discipliner selon un modèle, vous voulez le dominer selon un système, un code et des règles, et par conséquent vous étranglez l’esprit et vous l’abêtissez complètement. C’est cela qui se produit, n’est-ce pas? Examinez votre esprit, voyez comme il est apathique, insensible, du fait que vous avez si longtemps poursuivi des gourous. C’est devenu une habitude, une routine, d’aller d’un gourou à un autre. Chaque gourou vous dit de faire quelque chose, et vous le faites jusqu’au jour où vous trouvez que cela ne vous satisfait pas, et alors vous passez à quelqu’un d’autre, et de ce fait vous épuisez votre esprit par ce continuel usage ; car ce que l’on emploie constamment s’use. Ce que vous cherchez réellement chez un gourou, ce n’est pas la compréhension, mais une satisfaction, une sécurité permanente, que vous appelez l’éternel, Dieu, le réel, la vérité, ou ce que vous voulez. Et puisque vous cherchez une satisfaction, vous trouverez un gourou qui vous satisfera ; mais cela n’est certes pas comprendre ; cela ne donne aucun bonheur, cela ne donne pas l’amour. Au contraire, cela détruit l’amour. L’amour est quelque chose de neuf, d’éternel, de moment en moment. Il n’est jamais le même, jamais tel qu’il était précédemment ; et, sans son parfum, sans sa beauté et sa bonté, chercher chez un gourou ce que l’on doit trouver par soi-même est totalement inutile. Donc notre problème n’est pas de savoir si un gourou visible ou invisible nous aidera, mais comment donner lieu à cet état d’être dans lequel nous savons ce qu’est l’amour. Car l’amour est une vertu, et la vertu n’est pas une pratique. Mais la vertu engendre la liberté, et ce n’est que lorsqu’il y a liberté que l’éternel peut entrer en existence.

    Donc, notre question est: comment est-il possible, pour un esprit obtus, pour un cœur vide, d’arriver à l’amour, d’être sensitif, de connaître la beauté, la richesse de l’amour? Tout d’abord, vous devez percevoir que votre esprit est émoussé, que votre processus de pensée n’a pas de portée. Vous devez percevoir que votre cœur est vide, sans lui trouver des excuses, sans le justifier ni le condamner. Soyez simplement conscients. Essayez, Messieurs. Soyez conscients et voyez si votre esprit n’est pas obtus, si votre cœur n’est pas vide ; bien que vous soyez mariés, que vous ayez des enfants et des possessions, n’est-il pas vide? N’est-il pas vide? Votre esprit est borné, bien que vous connaissiez tous les livres sacrés ; bien que votre esprit soit une encyclopédie, plein d’informations, il est atone, las, épuisé. Soyez simplement avertis de ce fait, sans condamner, sans justifier ; soyez ouverts au fait que votre esprit manque d’intelligence, qu’il est las ; et aussi que votre cœur est vide, abandonné et douloureux. Je ne suis pas en train de vous hypnotiser – soyez simplement conscients de tout cela et vous verrez, si vous êtes passivement avertis, qu’il se produit une transformation, une réponse extraordinairement prompte ; et en cette réponse, vous saurez ce que c’est qu’aimer. En cette réponse, il y a une immobilité, il y a une quiétude ; et en cette quiétude, vous trouverez l’indescriptible, l’indicible.